Budget de Paris pour 2021 : l'univers parallèle d'Anne Hidalgo

Budget de Paris pour 2021 : l’univers parallèle d’Anne Hidalgo

Mardi 15 décembre 2020 - Conseil de Paris – Débat budgétaire

Madame la Maire,

Chers collègues,

Après notre débat du mois dernier sur un rapport que je m’étais permise de qualifier de « désorientation budgétaire », notre discussion d’aujourd’hui est à nouveau placée sous le signe du rêve.

Chaque mois, c’est comme un nouvel épisode d’une série Marvel, où se dessinent peu à peu les drôles de contours d’un véritable univers parallèle, un univers magique.

Le budget primitif pour 2021 est la traduction, en chiffres, de cet univers de poche, qui est bien à vous. Un univers qui a ses règles particulières, très loin des principes budgétaires, probablement trop classiques. Des règles bien mystérieuses pour le citoyen ou l’élu ordinaires, tant il est compliqué d’en suivre le fil en se reportant aux documents budgétaires.

Votre univers a beau être de poche, il est en expansion, prenant de plus en plus ses distances avec la réalité.

Il est éclairé par quelques chiffres magiques, écrits en lettres de feu et répétés à l’envie.

Nous en avons un depuis deux mois : c’est 800 millions. La crise aurait coûté à la Ville de Paris « 800 millions d’euros ». Bon, vous le savez tous : il n’y a pas de magie sans secret. C’est pourquoi, nulle part dans les milliers et les milliers de pages du budget supplémentaire, de la décision modificative, des orientations budgétaires ou du budget primitif, on ne trouve la décomposition exacte de ce chiffre. On a bien, dans l’exposé des motifs, l’indication de 457 millions de pertes de recettes, mais seulement la moitié est détaillée, et encore avec des chiffres très différents de ceux fournis il y a un mois seulement, lors du vote de la décision modificative. Idem avec les 146 millions de dépenses supplémentaires : moins de 90 sont justifiées, avec là aussi des chiffres différents d’il y a un mois. C’est avec de telles pratiques que l’on mesure la véritable constance d’une politique : les réalités changent, et pas qu’un peu, mais l’addition magique fait toujours 800 millions d’euros. Si personne ne pose de question, pourquoi s’embêter ?

Si les documents budgétaires que nous examinons aujourd’hui peuvent sembler si énigmatiques au non initié, c’est aussi qu’ils ne sont pas définitifs. Car cet univers répondant au doux nom de « Paris en commun », fourmille en réalité de petites planètes qui naviguent dans tous les sens, chacune avec sa trajectoire. Et in fine, ça pique un peu les yeux. Pour ce budget, la somme des montants demandés dans leurs amendements budgétaires par les groupes écologiste, communiste, Génération s’élève ainsi à 47 475 200 euros (dont 42 millions pour les seuls écologistes), sans compter bien sûr les demandes non chiffrées. Eh oui, ça part un peu dans tous les sens.

Heureusement, les additions sont faciles à faire de tête, parce que les chiffres sont assez souvent tout ronds et que l’unité de compte est d’environ 100 000 euros (à moins, ça n’est pas crédible). On compte également dans ces amendements 405 ouvertures de postes, histoire probablement de faire correspondre les créations d’emplois réelles avec celles que vous avez affichées en gros dans l’exposé des motifs, sans dire qu’il s’agissait de créations d’emploi brutes.

Ces amendements, c’est comme des dizaines de petites bouteilles à la mer.

On ne sait comment les dépenses qu’ils prévoient se fondraient dans le budget : la plupart des amendements ne sont pas gagés et s’ils le sont, c’est aussi dans un univers fictif : qu’ils soient gagés sur la ligne budgétaire « dépenses imprévues » qui n’existe plus, ou qu’ils le soient sur une « hausse de la taxe sur les résidences secondaires » qui, il me semble, a déjà été refusée par le législateur.

Et il n’y a pas que les écolos ou le PC qui aient des idées : dans les planètes qui gravitent autour de la Maire de Paris, il y a aussi …         le groupe socialiste, tout entier. Pour ne pas être en reste, il a déposé deux amendements budgétaires, pour 300.000 euros au total. C’est un peu compliqué à comprendre, j’espère que vous suivez.

Cet univers de poche a son propre calendrier. Ainsi, la pandémie, à Paris, a déjà été éradiquée une première fois au mois de septembre, avec la fin du fameux plan de relance. Et la prochaine fois, c’est pour bientôt.

Des esprits chagrins nous rebattent les oreilles qu’il ne se passera rien en France le soir du 31 décembre.

En France, peut-être, mais pas à Paris ! Car, ouvrez grands vos yeux : le 1er janvier 0 heures, à Paris, nous ferons un brusque voyage dans le temps et nous retrouverons tous projetés en 2019, avec le tourisme de 2019, l’activité et l’emploi de 2019. En une nuit, la richesse des Parisiens et des entreprises parisiennes va tellement s’accroitre que le niveau des recettes fiscales va atteindre un niveau jamais égalé : 6 532 millions d’euros au total, contre 6 493 prévus en 2020 et 5 130 au CA 2019. Tous les commerces et restaurants rouvriront, les touristes reviendront en masse. Et tous les Parisiens iront dépenser tout l’argent qu’ils auront gagné -parce qu’ils auront tous gardé leur emploi-, chez les commerçants dont pas un n’aura fait faillite. En voiture, à moto, en scoot, les Parisiens stationneront partout et tout le temps. Ils paieront tout plein de droits de stationnement sur les quelques places disponibles, et d’amendes sur les places que vous aurez supprimées.

L’univers parallèle de la Mairie de Paris, c’est aussi un peu comme le Monopoly. Mais en beaucoup mieux, en beaucoup plus magique.

Même s’il n’a plus dans le coffre de la Maison aux Piliers que des pièces d’or empruntées, elle continue d’acheter plein, plein de maisons : – encore pour près de 200 millions cette année. Probablement pour augmenter le prix des maisons, car – là aussi c’est magique - quand les maisons sont chères, ça fait des pluies de pièces d’or récoltées par l’univers parallèle. D’ailleurs, si beaucoup de Parisiens décident l’an prochain de fuir cet univers parallèle et vendent leurs maisons, …au moins pendant quelque temps ça fera aussi une pluie de pièces d’or.

Ensuite, vous le croirez ou non, dans cet univers : trottoirs, rues, avenues, squares : absolument tout est autonettoyant. Et tout s’autoentretient de mieux en mieux. C’est pourquoi l’an prochain à Paris, on dépensera beaucoup moins d’argent à entretenir et réparer la voirie.

Pour ceux qui ont vu les saisons précédentes, c’est un grand classique de début de mandature. En fin de mandature, on époussette un peu et on répare un peu. Mais là, on n’en est qu’au début de la nouvelle saison, on aura tout le temps d’oublier.

Il n’y a pas de monde parallèle sans un très méchant ennemi, une sorte d’ogre qui menace tout. Cet ennemi, c’est l’Etat. Rendez-vous compte, il refuse des hausses d’impôts ! Alors que les hausses d’impôts, c’est ce qui permet :

  • à de plus en plus de gens de travailler directement comme fonctionnaires de la Ville (c’est un peu l’objectif, que tout le monde finisse par faire pleinement partie de l’univers parallèle) ;
  • d’acheter ces jolis plots dorés dans nos rues ;
  • et cela permet aussi par exemple d’apaiser une planète – il faut bien le dire- un peu remuante dans l’univers de poche, en subventionnant les œuvres de tel ou tel, dont l’éditeur de David Belliard.

Alors évidemment, la méchanceté de l’Etat, c’est un peu inventé. En cachette, l’Etat ferme les yeux sur 50 millions d’euros de nouveaux loyers capitalisés. Il révise également les bases locatives : résultat, un produit de la TH et de la TF en hausse, respectivement, de 20,8% et 11,7% depuis 2013. L’Etat va également donner 50 millions pour le plan de relance. Et de budget primitif à budget primitif, les dotations et compensations sont en hausse de 15% en une seule année. Mais bon, c’est bien connu, les petits cadeaux entretiennent …l’inimitié.

Alors, oui, bien sûr, cet univers de poche n’est pas très stable : la réalité qui est parfois cruelle, finit toujours par resurgir et frapper au carreau.

Entre le budget 2020 et la décision modificative, vous aviez ainsi prévu 200 millions de moins de recettes. On s’inquiète quand même quand on voit qu’au 2 décembre, les recettes vraiment reçues par la Ville de Paris sont inférieures de 500 millions – et pas 200 – aux recettes perçues au même moment il y a un an. Vous nous rassurez bien sûr en nous disant : on verra bien tout cela au compte administratif 2020, au mois de juin prochain, juste avant de partir en vacances ! Mais bon, vous n’y pouvez rien, certains ne sont pas bon public et s’inquiètent.

De plus en plus de Parisiens râlent, aussi, quand ils se rendent compte que contempler votre univers de poche …vide les leurs. Vous dites distribuer une pluie de 200 millions de pièces magiques pour le plan de relance ; mais ils voient bien que, chaque année déjà, eux les Parisiens doivent déjà vous en rendre 2 fois plus, 2 plans de relance, 400 millions de vrais euros, juste pour rembourser la dette.

Vous leur dites aussi que la dette, c’est virtuel. Que, tant que la Tour Eiffel et le Louvre seront la propriété de Paris, les agences de notations demeureront bienveillantes et ne déclencheront pas l’orage. Mais de jeunes actifs commencent à tordre le nez en constatant qu’en une mandature, leur dette a doublé. Qu’en une mandature, ils en ont pris pour 20 ans. Ça fait cher le tour de manège, tout de même.

Vous dites aux Parisiens que les touristes vont revenir sans délai et comme par magie. Mais que faites-vous concrètement pour les attirer dès que les conditions sanitaires seront réunies ?

Vous leur dites que vous avez relancé l’économie. Mais les acteurs de l’économie parisienne se rendent bien compte que le « plan de relance » s’est transformé en citrouille au mois de septembre. Seules les terrasses classiques ont le droit à une exonération jusqu’au 31 décembre 2020 et les terrasses exceptionnelles, jusqu’au 30 juin 2021.  Mais pour les concessionnaires, délégataires, commerces de pieds d’immeuble, marchés alimentaires et non-alimentaires…une simple exonération des droits de place, de redevance, de loyer du 1er avril au 30 septembre 2020 aura été suffisante. Et actuellement, j’attire votre attention sur le fait que des restaurateurs, locataires des bailleurs sociaux, sont fermés et se voient pourtant imposer le paiement de loyers élevés.

Oui, votre Paris est, assurément, magique.

Quand on ferme les yeux, c’est comme un beau royaume, avec plein de jolies forêts.

Mais surtout, il faut garder ses yeux bien fermés …parce que sinon, on voit une ville qui s’appauvrit à vue d’œil. Et seulement des palettes de bois.

Le budget pour 2021, c’est un peu pareil, malheureusement : mieux vaut garder les yeux fermés.

Marie-Claire Carrere-Gee

Close
%d blogueurs aiment cette page :